Marcel Proust
Toute la journée, dans cette demeure un peu trop campagne qui n'avait l'air que d'un lieu de sieste entre deux promenades ou pendant l'averse...
J'eus du reste l'occasion, pour anticiper un peu puisque je suis encore à Tansonville, de l'y apercevoir une fois dans le monde...
Je ne voulus pas emprunter à Gilberte sa Fille aux yeux d'or puisqu'elle la lisait. Mais elle me prêta pour lire avant de m'endormir...
Je m'arrêtais là, car je partais le lendemain ; et d'ailleurs, c'était l'heure où me réclamait l'autre maître au service de qui nous sommes chaque jour, pour une moitié de notre temps.
Comme cette disposition-là, les pages de Goncourt que je lus me la firent regretter. Car peut-être j'aurais pu conclure d'elles que la vie apprend à rabaisser le prix de la lecture...
Le salon Saint-Euverte était une étiquette défraîchie sous laquelle la présence des plus grands artistes, des ministres les plus influents, n'eût attiré personne.
Tous ces téléphonages de Mme Verdurin n'étaient pas d'ailleurs sans inconvénient.
Quarante-huit heures n'étaient pas passées que certains faits que j'appris me prouvèrent que je m'étais absolument trompé dans l'interprétation des paroles de Robert...
Je parlais à Saint-Loup de mon ami le directeur du Grand Hôtel de Balbec qui, paraît-il, avait prétendu...
Ils n'étaient pas restés à Tansonville d'ailleurs, mais elle [Gilberte] n'avait plus cessé d'avoir chez elle un va-et-vient constant de militaires...
C'est ainsi qu'ayant voulu aller chez Mme Verdurin j'avais rencontré M. de Charlus.
Au temps où je croyais ce qu'on disait, j'aurais été tenté, en entendant l'Allemagne, puis la Bulgarie, puis la Grèce protester de leurs intentions pacifiques, d'y ajouter foi.
La guerre se prolongeait indéfiniment et ceux qui avaient annoncé de source sûre, il y avait plusieurs années, que les pourparlers de paix étaient commencés...
C'est comme au théâtre quand on dit : "Les dernières places qui restent ne tarderont pas à être enlevées. Avis aux retardataires!"
Que cette parenthèse sur Mme de Forcheville, tandis que je descends les boulevards, côte à côte avec M. de Charlus, m'autorise à une autre plus longue encore...
Je pensai aussitôt à Combray, mais autrefois j'avais cru me diminuer aux yeux de Mme de Guermantes en avouant la petite situation que ma famille occupait à Combray.
Après le raid de l'avant-veille, où le ciel avait été plus mouvementé que la terre, il s'était calmé comme la mer après une tempête.
Mais il faut revenir en arrière. Je descends les boulevards à côté de M. de Charlus, lequel vient de me prendre comme vague intermédiaire pour des ouvertures de paix entre lui et Morel.
Tout d'un coup le patron entra, chargé de plusieurs mètres de grosses chaînes de fer capables d'attacher plusieurs forçats...
Je descendis et rentrai dans la petite antichambre où Maurice, incertain si on le rappellerait et à qui Jupien avait à tout hasard dit d'attendre, était en train de faire une partie de cartes avec un de ses camarades.
"Comme il est simple! Jamais on ne dirait un baron", dirent quelques habitués quand M. de Charlus fut sorti...
Tout en me rapprochant de ma demeure, je songeais combien la conscience cesse vite de collaborer à nos habitudes...
Dans ce livre où il n'y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n'y a pas un seul personnage "à clefs", où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration...
La nouvelle maison de santé dans laquelle je me retirai ne me guérit pas plus que la première ; et beaucoup d'années passèrent avant que je la quittasse.
Quand Jupien eut aidé le baron à descendre et que j'eus salué celui-ci, il me parla très vite, d'une voix si imperceptible...
Mais c'est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que l'avertissement arrive qui peut nous sauver...
Mais le souvenir douloureux d'avoir aimé Albertine ne se mêlait pas à cette sensation.
Un rayon oblique du couchant me rappela instantanément un temps auquel je n'avais jamais repensé et où dans ma petite enfance...
L'idée d'un art populaire comme d'un art patriotique si même elle n'avait pas été dangereuse, me semblait ridicule.
Comment la littérature de notations aurait-elle une valeur quelconque, puisque c'est sous de petites choses comme celles qu'elle note que la réalité est contenue...
Il n'est pas certain que, pour créer une œuvre littéraire, l'imagination et la sensibilité ne soient pas des qualités interchangeables...
Certes nous sommes obligés de revivre notre souffrance particulière avec le courage du médecin qui recommence sur lui-même la dangereuse piqûre.
Si je m'étais toujours tant intéressé aux rêves que l'on a pendant le sommeil, n'est-ce pas parce que, compensant la durée par la puissance, ils vous aident à mieux comprendre...
À ce moment le maître d'hôtel vint me dire que le premier morceau étant terminé, je pouvais quitter la bibliothèque et entrer dans les salons.
Certes, dans les coulisses du théâtre ou pendant un bal costumé, on est plutôt porté par politesse à exagérer la peine, presque à affirmer l'impossibilité, qu'on a à reconnaître la personne travestie.
Presque aussitôt après quelqu'un parla de Bloch, je demandai si c'était du jeune homme ou du père...
En plusieurs, je finissais par reconnaître, non seulement eux-mêmes, mais eux tels qu'ils étaient autrefois...
Il y avait des hommes que je savais parents d'autres sans avoir jamais pensé qu'ils eussent un trait commun...
Chose curieuse, le phénomène de la vieillesse semblait dans ses modalités tenir comte de quelques habitudes sociales.
Mais après cette anticipation, revenons trois ans en arrière, c'est-à-dire à la matinée où nous sommes chez la princesse de Guermantes.
Encore la sensation du temps écoulé et d'une petite partie disparue de mon passé m'était-elle donnée moins vivement par la destruction de cet ensemble cohérent...
Du reste, il faut bien dire que cette ignorance des situations réelles qui tous les dix ans fait surgir les élus dans leur apparence actuelle...
Plus d'une des personnes que cette matinée réunissait ou dont elle m'évoquait le souvenir, me donnait par les aspects qu'elle avait tour à tour présentés pour moi...
Une dame sortit, car elle avait d'autres matinées et devait aller goûter avec deux reines. C'était cette grande cocotte du monde que j'avais connue autrefois, la princesse de Nassau.
Je regardais Gilberte, et je ne pensai pas : "Je voudrais la revoir"...
Or pendant ce temps avait lieu à l'autre bout de Paris un spectacle bien différent. La Berma, comme je l'ai dit, avait convié quelques personnes...
Cependant je remarquai, sans aucune satisfaction d'amour-propre car elle était vieille et laide, que l'actrice me faisait de l'œil...
Bloch s'était approché de nous et ayant demandé de la part de son Américaine qui était une jeune duchesse qui était là, je répondis...
La vie de la duchesse ne laissait pas d'ailleurs d'être très malheureuse...
Par moments, sous le regard des tableaux anciens réunis par Swann dans un arrangement de "collectionneur"...
"Mais comment puis-je vous parler de ces sottises, comment cela peut-il vous intéresser?" s'écria la duchesse.
Enfin cette idée du Temps avait un dernier prix pour moi, elle était un aiguillon...
Maintenant, me sentir porteur d'une œuvre rendait pour moi un accident où j'aurais trouvé la mort, plus redoutable...
Ce serait un livre aussi long que Les Mille et Une Nuits peut-être, mais tout autre.
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